jeudi, mai 29, 2008

Plus Fort Que Moi


“Nantes, je vous considère en
Votre mélancolie; j’aurais pu
Ma vie entière vous donner
L’âme ravie.”
Paul Fort

Dans ces derniers jours à Nantes je sens le vertige qui vient avec le désir de tout embrasser à la fois, de prendre tout dans mes bras, de frotter les joues contre le sol, le ciel, les miettes de pain qui trainent sur la nappe. Il y a un sourire déjanté qui s’esquisse sur mes lèvres, qui glisse et qui se casse. Si je pouvais, d’un coup, inhaler les pavés devant Ste. Croix, les grues de l’île, les chevrons rouillés des vieux Citroëns, tenir dans les poumons l’ensemble de Nantes comme si la ville était un nuage avalé, cela serait un beau renversement, dans une ville où on se sent si souvent immergés dans les nuages…

Au moment du départ, je sens toujours cette même tristesse, qu’il soit un départ des États-Unis ou de la France. « Il ne faut jamais nier ses racines » : et si elles se défont elles-mêmes? Moi, je viens des marais, les racines là-bas ne sont pas profondes, elles s’élaborent à travers des nœuds compliqués, pourris, délicieusement noircis, mais elles ne s’attachent jamais à un fond stable. On flotte doucement avec une majesté corrompue. On pue. J’adore ça, cette glissement perpétuel vers rien de particulier, un parcours sans destination définie, sans raison d’être sauf la prolifération de soi-même.

C’est une tristesse qui ne cherche pas de cure, qui s’aime pour ce qu’elle est et ce qu’elle représente : le fait que le monde est rempli de toutes les cochonneries qu’on veut, mais qu’il fait pousser néanmoins d’innombrables royaumes, aussi souples et éphémères que l’herbe au bord du fleuve stagnant. C’est-à-dire qu’avec chaque pas, on écrase des empires possibles, des plaisirs imaginaires, que nos semelles sont trempées du sang invisible de tout ce qu’on n’a pas tenté de faire. La tristesse se dresse autant plus quand les plaisirs ont été visibles, connus, voire vécus, et qu’on les lâche afin de bourlinguer de nouveau, d’ajouter au fond débordant de la mémoire des nouveaux crimes contre le possible. Candidiot: le voyageur content, un meurtrier naïf ; le voyageur triste, un prisonnier sage.

Il me fait énormément de plaisir de savoir que je serais hanté par les ombres doux de ces soirées nantaises. « Il pleut sur Nantes » et puis, chez Candidiot, la terre se ramollit, et les souvenirs surgissent, cherchant dans l’air surchargé la prise qu’ils ne retrouvent pas sous le sol.

Et au sein de tout ce mélodrame, il y a, parfois, une symétrie qui s’annonce, le leurre qui nous tente de penser que, malgré tout, il y a peut être une raison derrière nos déviations acharnées. Le poète qui introduit ces pensées nostalgiques a un nom et un prénom de quatre lettres chacun. Ce qui fait, lorsqu’on les met bout à bout : 44. Un départ (à travers l’Atlantique), un amant (de la Loire), ensemble : un département : la Loire-Atlantique. On commence avec le départ ; la fin, enfin, ce n’est que le début. Bienvenue chez Candidiot.

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